Tu dois changer ta vie, de l’anthropotechnique Claude Raphaël Samama




Analyses et critiques

Tu dois changer ta vie, de l’anthropotechnique

Autres écrits

Analyses et critiques

Sur un livre de Peter Sloterdijk
Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni
Libella, Maren Sell, 2012, 654p

Tu dois changer ta vie, de l’anthropotechnique

Où en sommes-nous ? Cette question, portée à sa dimension mondiale, historique et anthropologique, avec un certain nombre de constats, d'analyses et de voies d'avenir, fait l'objet de l'imposant ouvrage de Peter Sloterdijk, intitulé : Tu dois changer ta vie.

La philosophie, l'anthropologie, l'histoire des systèmes religieux, politiques et idéologiques, ont tenté au cours des siècles de proposer à l'homme des « exercices », clefs supposées d'une plus grande maîtrise dans les conduites humaines. Ainsi entendu, l'exercice est cette « ascèse » où se met en jeu l'existence, avec des résultats plus ou moins bénéfiques. Les religions, la métaphysique, la politique, la mystique, la pédagogie ou le sport même comme investissement collectif en participent. Cette problématique de ce qui est bon ou pas pour l'homme guide les analyses et les perspectives critiques qu'envisage l'auteur.

Dans un labyrinthe intellectuel, à la fois personnel mais aussi distancié et parfois exceptionnel par son encyclopédisme, un des fils conducteurs de Sloterdijk est le concept d' « anthropotechnique ». Le terme est à entendre comme action articulée à une forme d'essentiel, celle de tel ou tel choix fondamental dans l'usage de soi ou du monde. Il recouvrirait toutes les sortes de pratiques corporelles, psychologiques, religieuses, pédagogiques, spirituelles, politiques, etc. où on peut identifier une définition de l'être-dans-le-monde et mesurer les conséquences qui s'ensuivent pour l'homme.

Après une introduction sur le « tournant de l'anthropotechnique », un long développement intitulé : « la planète des exerçants » s'attarde aux pensées de Nietzsche, Carl. H. Unthan, Cioran, Kafka et Pierre de Coubertin, le créateur de l'olympisme. Le père de la dianétique et fondateur de la scientologie, L. Ron. Hubbard, rejoint lui, sous le label d'une imposture psychosociologique, ces « exerçants » chacun à leur manière (p.11 à 35, puis de 35 à 123). Plusieurs paradigmes ressortent en effet de ces systèmes de pratiques, impliquant chacun une conception du monde et un sens de l'existence humaine. La fin du célèbre poème de R.M.Rilke Le torse d'Appollon : « Tu dois changer ta vie », adage impératif issu de la force du regard esthétique, fournit le titre de l'ouvrage. Les trois parties suivantes sont intitulées ; I. La conquête de l'improbable, sous-titrée pour une éthique acrobatique ; II. Procédures d'exagération ; III. Les exercices des modernes.

Au cœur de tous les dispositifs, orientations, systèmes qui concernent l'histoire des constructions sociales, religieuses, philosophiques ou politiques, il y a une « exercitation », c'est à dire un mouvement progressif, ou au contraire une stase engourdie et régressive, qui tirent l'homme dans deux directions opposées. Sloterdijk étaye en effet sa démonstration à partir des deux modalités qui lui permettent d'évaluer les chemins empruntés par l'homme au cours de l'histoire occidentale, (si même les sagesses de l'Orient tiennent une place importante dans son panorama (par exemple la téléologie indienne, p.374 ou le maître bouddhiste, p.400). L' « horizontalité » et la « verticalité » constituent ces deux directions qui soit font stagner l'homme, soit lui ouvrent la possibilité de s'accomplir à la hauteur de ses potentialités, méconnues ou refoulées. C'est cette question de l' « ascétisme » – autre vocable désignant tel ou tel choix de l'activité intentionnée – partagé entre les voies du retrait et de la restriction des instincts vitaux ou au contraire, l'affirmation volontaire d'une essence libérée de l'homme, qui fait le partage entre des options néfastes ou salutaires.

Nietzsche est bien sûr celui qui, à travers sa prophétie du surhomme et sa transvaluation des valeurs, a le mieux caractérisé cette dernière issue. En remettant en cause le temps ancien d'une morale convenue et timorée, il appelle l'homme à son dépassement. Son modèle prophético-philosophique d'élévation à une autre altitude ou profondeur des capacités de l'homme reste toujours la référence. Mais de nombreux autres penseurs ponctuent l'odyssée des « exercices » créateurs ou répétitifs, cf. ch.12. Pour une critique de la répétition. p.577. Ce sont ceux de la modernité critique : Wittgenstein, Heidegger, Sartre, Foucault, Bourdieu, Rorty ….; ceux de la tradition classique : Platon, Epictète, Sénèque, Benoît, Augustin, François d'Assise, Ignace de Loyola, Coménius… ; mais aussi les Staline, Trotzky et autres théoriciens d'une « biopolitique » dans les années vingt de la révolution communiste, en particulier Mouraviev, inventeur du terme d'anthropotechnique, doctrine visant à « fabriquer » un homme nouveau, p.567.

Au concept-clef d'« exercice », il faut ajouter celui d' « immunologie » – l'immunité à défendre – pivot pour l'auteur de toute politique et critère des choix individuels ou collectifs. Le « projet immunitaire » est porteur de prévention du risque et de protection réciproque des humains. Avec lui s'accomplirait, face à une crise généralisée, la sauvegarde du monde et de l'homme en dépit de la « fin des religions » et du danger écologique. « Dès lors, un protectionnisme du Tout devient l'impératif de la raison immunitaire ». A l'universalisme de la rationalité formelle, des morales abstraites, du communisme idéologique ou des égoïsmes nationaux, doit faire place une autre forme d'opérationnalité. « Pour cette raison, l'Immunologie universelle est le successeur légitime de la métaphysique et la théorie réelle des ‘' religions '' ». p.644.

Le salut de l'homme futur n'est donc pas seulement dans la critique de la répétition horizontale des exercices anciens, mais dans des changements radicaux de perspective considérant l'homme et l'espèce comme inachevés. Et ceci non pas dans la vision d'une destinée préfixée à rejoindre, mais dans celle de l'invention verticale face à des défis qui sont déjà là ou à repérer. Tout conservatisme ou maintien de valeurs qui n'ont pas fait leur preuve est à bannir devant des dangers qui maintenant sont portés à la dimension d'un environnement mondialisé. La préservation de l'homme est à ce prix. « Elle pousse vers une macrostructure des immunisations globales : le co-immunisme. Une structure de ce type porte le nom de civilisation. C'est maintenant ou jamais qu'il faut appréhender les règles de son observance. Elles fourniront le code des anthropotechniques adaptées à l'existence dans le contexte des contextes. » p. 645. Cette dernière phrase, quasiment conclusive, résume la perspective proposée, son ampleur et les défis qu'elle comporte, au terme d'un bilan nécessaire des systèmes antérieurs.

Détailler la multiplicité des analyses et des perspectives critiques ouvertes par un tel ouvrage, serait paraphraser ou être fastidieux. On convierait plutôt le lecteur à parcourir cet itinéraire audacieux. La brillance du style, servi par une traduction remarquable, l'agilité de la pensée, le foisonnement des exemples, y invitent. Comme pour beaucoup d'autres ouvrages de Peter Sloterdijk, on ne peut qu'être séduit par une œuvre tonique, originale et la variété sinon l'énergie intellectuelle de son propos. Elle a d'ailleurs eu en Allemagne un retentissement mérité. Sous son titre familier, ne veut-elle pas englober pas moins qu'une histoire et une politique du monde ?

Y réussit-elle, est une autre affaire.

Quelques remarques finales ne constitueraient pas des réserves quant aux intentions. Elles porteraient plutôt sur les moyens employés et les résultats. Tous les « exercices » ne sont pas identiques et se soutiennent chacun d'une philosophie de vie spécifique, d'un contexte cultural à ce titre défendable. Leur réduction exclusive à des réalisations dualistes nécessairement opposées peut fragiliser la thèse. L'éventail des culturalités soutient ici et plaide plutôt pour le maintien de la diversité de leurs « formes » et la légitimité symbolique de leurs modèles. L'Orient n'est pas l'Occident. Voudrait-on ici l'unique ? Soutiendrait-on de fait une homogénéité idéale, si même elle semble aujourd'hui triompher ? Cette dernière ne serait-elle pas une facticité supplémentaire sous les dehors d'une globalisation d'apparence ?

Slodertijk allie au meilleur de la profondeur spéculative allemande l'agilité des belles pensées européennes non entravées par le dogmatisme. Ces deux talents peuvent pêcher par idéalisme. Il est vrai qu'ici la tache est titanesque et a l'excuse de l'essai. Peut-on ajouter qu'au regard des confrontations d' « exercices », des « ascèses », des « immunologies » et de leur évaluation, leur impact politique et leur versant cultural ne peuvent laisser le jugement éthique indifférent ou le rendre univoque. Les totalitarismes ne peuvent être mis sur le même plan, le communisme voué aux pires des gémonies et le national-socialisme beaucoup plus discrètement abordé. Les monothéismes, différenciés par les degrés efférents de leur transcendance, ne sont pas tous sur le même plan. Les philosophies de l'Inde quant à elles, bien présentes dans l'ouvrage, laissent celles de la Chine un peu à l'écart. Sur la scène mondiale cette dernière a pourtant plus que sa part, avec ses millénaires d'exercices propres du « ciel » et de la « terre » sous l'égide confucéenne du « bon prince ». Dira-t-on encore que l'Occident quant à lui se cherche, privilégiant en la matière l'exercice de la Technique seule, comme panacée !