La condition historique Claude Raphaël Samama




Analyses et critiques

La condition historique

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Analyses et critiques

Sur un libre de Marcel Gauchet
Entretiens avec François Azouvi et Sylvain Piron
482p, Gallimard, Folio essais, 2005

La condition historique

Cet ouvrage se présente sous forme d'entretiens où des développements, souvent approfondis, se proposent de répondre aux grandes questions qui hantent la modernité et son cheminement.
Tour à tour, philosophe, sociologue, historien ou anthropologue, Marcel Gauchet, universitaire et aussi éditeur, tente de faire apparaître l'état politico-idéologique du monde d'aujourd'hui, mais surtout, d'en suivre les lignes de force, de fracture ou de possible avenir.

En treize chapitres où se croisent l'itinéraire intellectuel de l'auteur et les interrogations de l'époque, La condition historique constitue un remarquable travail de déchiffrage et d'éclairement sur la crise de la civilisation contemporaine et les impasses du politique. Les concepts de démocratie et de représentation, ceux de totalitarisme et de libéralisme, d'idéologies, de pouvoirs et d'Etat, de droits de l'homme et évidemment d'histoire, reçoivent ici un traitement en profondeur qui pourrait faire de l'ombre à d'autres ouvrages de même inspiration.

Entre l'herméneutique et la phénoménologie, la philosophie mais aussi toutes les grilles de compréhension des sciences humaines - de l'ethnologie à la psychanalyse ou l'économie -, M.Gauchet tente de penser sans concession la situation actuelle des sociétés et celle des individus en leur sein, à la lumière de leur genèse.

L'humanité est entrée dans La condition historique. Bien au contraire d'un truisme ou d'un banal constat, cette dernière pourrait être le concept défini et clarifiant qui recouvre sous sa densité, un divers éclaté, impensé ou en crise et dont on ne maîtrise pas forcément l'enjeu, si même nous y sommes immergés. C'est là que l'auteur du Désenchantement du monde propose quelques clefs et ouvre des voies à la compréhension des processus symboliques transformateurs de la condition humaine. Un certain relativisme historique vient parfois tempérer une conception de l'Histoire qui n'est pas pour autant sacralisée et permet alors son ouverture au possible.

L'histoire de l'occident n'est pas pensable en dehors d'un religieux originaire, de la religion comme lien d'abord du visible et de l'invisible qui, progressivement - d'interdit en représentation, d'incarnation en délégation temporelle - aboutit à ses formes dégradées et aliénantes ou libératrices et métamorphosées. En effet le fil relié à la transcendance et l'hétéronomie - la distance à la Loi - se renoue au plus vite en d'autres figures, autour du vide alors laissé. Où vont se restaurer d'autres idoles, " églises ", institutions ou dispositifs inconscients.

Marcel Gauchet reprend ici la thèse centrale du Désenchantement, efficacement déconstructive et herméneutique, même si parfois un peu simplificatrice quant à la différence respective des " assignations " ou des déclinaisons des différents symbolismes religieux en cause…L'évolution du politique dans les formes multiples du Pouvoir, finalement toujours un peu théologique, où elle se réalise, la condition humaine qu'elle accompagne depuis près d'un millénaire, en sont les manifestations fortes, pas toujours élucidées ou comprises.

Peut--on faire l'économie d'une telle mutation symbolique de la religiosité concernant la survenue de l'absolutisme monarchique ou du droit citoyen, les théories de l'Etat et du contrat de Hobbes, Locke, Rousseau, Tocqueville ou…Lénine ? Les deux versions contemporaines du totalitarisme, mais aussi le libéralisme, l'individualisme ou l'obsession des droits de l'homme, aujourd'hui divinisés sans par ailleurs la réciprocité des devoirs, sont à la même enseigne.
Le lecteur trouvera dans ce livre un mouvement démonstratif puissant et une conviction tonique quant au travail souhaitable et nécessaire pour éclairer les problèmes ou les impasses du temps. La " condition historique " est bien le seul horizon effectif à considérer.

Parfois justement critique à l'égard d'une intelligentsia pressée, activiste sinon d'étroite expertise ou vis-à-vis d'une classe politique sans recul, piégée à ses propres jeux, l'auteur ne craint pas la pluralité des approches sur son objet même, dialectique et résultant. Un peu à la manière de la Phénoménologie de l'esprit hégélienne et son mouvement progressif vers la rationalité et l'enchaînement contradictoire des phénomènes de l'esprit se conquérant lui-même, M.Gauchet donne ici une synthèse puissante de la façon dont l'Histoire se comporte et nous conduit. L'auteur fait par ailleurs des temps historiques successifs un usage virtuose en termes de périodisation et de moments cruciaux ou " axiaux " à repérer où tout bascule et se défait ou bien ouvre à des perspectives inédites.

Dans le clair-obscur du devenir, la véritable pensée ne doit ni faiblir ni renoncer. L'idéal des Lumières, au-delà de son moment historique révolu, a alors peut--être une nouvelle chance, du côté de la lucidité comme telle plus que d'un hypothétique Progrès ou d'autres illusions.