La voix méconnue du réel. Une théorie des mythes archaïques et modernes Claude Raphaël Samama




Analyses et critiques

La voix méconnue du réel. Une théorie des mythes archaïques et modernes

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Analyses et critiques

Sur un livre de René Girard
315p, Grasset, 2002

La voix méconnue du réel. Une théorie des mythes archaïques et modernes

Ce livre reprend une dizaine de courts et brillants essais échelonnés au long des trente dernières années de la carrière, principalement américaine comme on sait, de l'auteur.

Les deux premiers, à travers l'étude de deux mythes " d'exclusion " empruntés à Lévi-Strauss dans le Totémisme aujourd'hui, sont l'occasion d'une reprise du débat entre structuralisme et fonctionnalisme quant à la signification justement de la violence du geste exclusif. Violence fondatrice et institutionnalisante par le phénomène de " rivalité mimétique " chez Girard, opération symbolique neutre et seulement intellectuelle - au sens d'une pensée " sauvage " - chez Lévi-Strauss. Chez ce dernier les mythes ne sont pas porteurs de violence et ne s'y originent pas forcément non plus. Ils se résolvent d'agencements imaginaires mais cohérents, d'une composition ludique de l'esprit livré à lui-même ou pris dans la langue. Chez Girard au contraire, la violence est inscrite dans les mythes qui nous dévoilent, si on sait les comprendre, ces " choses cachées depuis la fondation du monde. " Sa pensée anthropologique s'articule fondamentalement au précédent enjeu, la prise au sérieux du " sacré ", sa compréhension herméneutique et non sa réduction structurale. Débat dépassé ? Nullement, puisque encore objet du triomphe ou de la défaite d'une post-modernité supposée conquérante et réductrice de toute substrat symbolique qui voudrait lui résister.

Dostoïevski et Nietzsche font l'objet de trois textes à suivre qui confrontent leurs conceptions respectives. Le premier tiendrait pour une irréductibilité de l'humain livré à son destin mimétique le plus souvent inconscient. Une bonne partie de ses personnages illustrent le phénomène. Cités : Shigalyov dans Les Possédés, et L'éternel mari. Le second s'efforce d'y échapper en un combat désespéré où, à Dieu qui serait " mort ", s'opposerait l'homme, le " sur-homme " - fragment 125 du Gai savoir -, lutte éperdue que voudrait illustrer de manière récurrente la figure de Dionysos contre celle du " Crucifié. "
La folie de Nietzsche est précisément abordée dans un des articles. Elle est rapportée, à l'encontre de la tradition interprétative traditionnelle, à sa propre rivalité mimétique, avec Wagner d'abord puis avec lui-même s'affrontant à la Loi. Combat perdu d'avance où la " volonté de puissance " ne peut être alors que vaincue par l'autre, dénié et non reconnu, et où l'interprétation freudienne et œdipienne se heurte à la progression de la rivalité mimétique. L'admiration première du tiers fait place à l'abîme du narcissisme extrême du désir à lui-même enchaîné. " On peut se demander si la théorie mimétique rend compte ou non du principe de répétition à l'œuvre dans le souterrain - telle est la véritable question." (p.212.). Le " souterrain ", notion empruntée aux Notes dans un souterrain de Dostoïevski, mise en avant dans le sixième essai, serait une forme d'équivalent fonctionnel de l'inconscient. Il marquerait ce processus compulsif que peut seule éclairer la théorie universelle du désir mimétique, à la différence de Freud où ce dernier n'est que sexualisé. Entre la lucidité du grand romancier russe et l'aveuglement du philosophe allemand, Girard n'hésite pas, se démarquant d'un courant dominant de la pensée occidentale contemporaine.

Un autre des articles s'intitule : " La question de l'antisémitisme dans les Evangiles. " Girard y développe la thèse du faux usage et de la méconnaissance par le christianisme lui-même de son propre message ! Tant que le christianisme privilégie l'interprétation " sacrificielle ", et donc la mise en accusation de déicide des Juifs, il perd sa vérité la plus profonde qui est celle d'avoir justement aboli ou résorbé, à travers la crucifixion, la violence fondatrice du monde et des sociétés en exhibant à tous ce qui était jusqu'alors caché. Evidemment, l'auteur appelle à renoncer à l'antisémitisme, figure non seulement mauvaise mais appauvrissante de l'essence du christianisme et de la vérité anthropologique dont il est porteur. " Il ne faut pas accuser les Evangiles mais plutôt la lecture étroitement anti-judaïque qui en est faite. " ( p.198).

Passionnant, le système girardien, s'épuise parfois dans ses hypothèses majeures qui laissent, en dépit de ses assertions souvent éclairantes, bien des questions irrésolues ou des réalités qui lui résistent. On en soulèvera au moins deux.
La première, et pas la moindre, est celle de sa lecture biblique où ne sont pas suffisamment marquées, comme dans toute la théologie occidentale, et de plus en plus la philosophie, les différences entre judaïsme et christianisme. Tout au long du corpus girardien la désignation " judéo-chrétien " est récurrente, comme formant un tout indifférencié ou articulé structuralement dans les liaisons qui arrangent l'auteur et lui permettent de valider ou conforter ses thèses. Celle en particulier, pas forcément paulinienne, de l'abolition, dans la mort du Christ, du système judaïque antérieur des sacrifices ritualisés et du voilement de sa violence fondatrice originaire, en est une. Une lecture différente des textes des deux Testaments, une herméneutique articulée autour du qui parle, comment cela parle, selon quelles modalités réciproques et en vue de quelles finalités, questionneraient largement une théorie, non du fondement des sociétés mais des modes d'apparaître du divin, des effets de sa parole supposée et surtout des " assignations " produites, où l'universel n'est pas forcément là où on le croit ou le pense. La propre théorie girardienne de la rivalité mimétique parait d'autre part s'appliquer de manière parfaite aux corpus christiano-paulinien et coranique, en tant que le vétéro-testamentaire sert à tous les deux de figure admirable, révérée et dans le même temps, répulsive, instaurant à ses dépends leur propre espace. La place et les limites relatives de l'humain en chacun serait un autre débat de fond. L'Islam qui surenchérit sur le judaïsme, autant que le christianisme déprécie ce dernier, aurait son mot à dire sur ce point et l'essence ultime du divin à dés-anthropocentrer.

La seconde serait celle des systèmes de pensée extrême-orientaux qui, s'ils peuvent relever symboliquement et pour partie, du processus de la violence fondatrice du sacré, sacrificielle ou non, lui échappent par : une extranéation extrême du divin (Taoïsme), son annulation (Bouddhisme) ou sa socio-transcendantalisation (Védisme; Confucianisme), et relativisent alors sensiblement la supposée dés-occultation, opérée par le christianisme catholiciste girardien.

En dépit de ces objections qui demanderaient à être développées, incontestablement, les travaux de René Girard sont souvent éclairants et sa psychanalyse culturelle, avec l'herméneutique anthropologique qui en résulte, éclaire de multiples horizons et permet à la modernité ou post-modernité intellectuelle de trouver un peu de chair autour de trop nombreux os à ronger, entre la virtualité désincarnée des concepts en écho à un monde-devenu de même texture ou les tentatives désespérées d'enclore la Vie ou son incertitude dans des structures abstraites et désolées. Une évidence auquel l'auteur contribue : les ennemis du symbolisme partout à l'œuvre, en le réduisant, renforce ses emprises.

Cl.R.Samama