Géographie de l'espoir. L'exil, les Lumières, la désassimilation Claude Raphaël Samama




Analyses et critiques

Géographie de l'espoir. L'exil, les Lumières, la désassimilation

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Analyses et critiques

Sur un livre de Pierre Birnbaum
NRF essais, Gallimard (2004) 286 p

Géographie de l'espoir. L'exil, les Lumières, la désassimilation

Le destin juif peut être abordé de plusieurs manières qui tôt ou tard doivent ramener à lui-même, comme quête autant qu'identité. L'ouvrage de Pierre Birnbaum ne déroge pas à cette règle, qui en outre, parcourt sous des modalités originales un certain nombre des itinéraires qui illustrent justement ce destin dans sa modernité. Huit destinées de théoriciens ou de grands intellectuels passées au peigne fin de leur origine ou d'une appartenance font la matière de ce livre. Différentes trajectoires voudraient indiquer une dynamique qui, croisant la perte et le renoncement, passe par la fausse libération des Lumières européennes, pour ouvrir aujourd'hui au modèle possible d'un authentique retour à soi. Bien sûr l'environnement historique, le pays et la personnalité de chacun des auteurs retenus introduisent des variables essentielles, mais au bout du compte tous se laissent rapporter au degré de fidélité à une identité spécifique comme substance spirituelle collective et le degré de son assomption.
Marx, Durkheim, Simmel, Aron, Arendt, Berlin, Walzer et Yerushalmi sont les huit auteurs traités. Reprendre pour chacun son histoire, sa pensée et ses rapports au judaïsme ou à sa propre judéité, serait fastidieux. On se contentera de donner seulement quelques aperçus sur cet ouvrage très dense où l'érudition ne nuit pas à la clarté des démonstrations, qu'il s'agisse d'une parfaite maîtrise de l'œuvre des auteurs étudiés et de leur environnement intellectuel ou d'une connaissance minutieuse des détails biographiques et généalogiques de tous. Il est vrai que ces derniers éléments sont fondamentaux quant à une continuité ou non dans la transmission.
Les auteurs choisis pour le propos appartiennent tous ou presque à la sphère des sciences sociales et politiques. A ce titre, ils ont plus que d'autres à voir avec la question de l'assimilation et de la place structurelle ou inconsciente faite au judaïsme dans leur œuvre et autour d'eux. La pertinence du choix de ces grandes figures intellectuelles s'avère ainsi plus forte et sert la démonstration, les penseurs abordés fournissant la matière d'une typologie qui en effet recoupe la problématique d'ensemble.
Marx, juif converti par son père, écrit La Question juive qui est un plaidoyer pour la disparition du peuple supposé l'engendrer. Il reste étonnamment le correspondant intime très proche, comme l'atteste la correspondance reproduite, d'un Heinrich Graetz, le grand historien du peuple juif et sa fille Eleanor qui se déclare " fière d'être juive " exhortera en yiddish les ouvriers de Londres, sans rompre des relations familiales dans la même sphère.
Durkheim se voit appliqué un traitement assez particulier quant à ses traits juifs, soit repoussés par lui au nom d'un idéal républicain et de valeurs laïques intransigeantes, soit infiltrés à son insu comme arrière plan de ses œuvres. La thèse centrale d'un de ses principaux ouvrages, le suicide moindre chez les personnes de confession juive, est paradoxalement occultée comme matériau déterminant de son travail majeur sur ce phénomène. Il en va ainsi de nombreuses références au corpus mosaïque et à l'histoire biblique, par exemple la mémoire de Massada qui donne son titre au chapitre. Ses relations avec son neveu et disciple Marcel Mauss attestent aussi clairement d'une appartenance forte où la sphère privée familiale se veut déterminante au plan des valeurs et d'une tradition. Témoignent autant ses engagements pendant l'Affaire Dreyfus ou diverses solidarités à l'égard de ses coreligionnaires. Tout au long de sa vie, il maintient, par ailleurs une pratique respectueuse du culte hébraïque, certes sans jamais d'interférence avec son personnage public.
Georg Simmel est un autre exemple de maître de la sociologie européenne qui puisera dans son ascendance juive - et les traits, inclus physiques, qui le font reconnaître et identifier par les autres - une véritable théorie de l'étrangeté créatrice et de la sociabilité dynamique, sinon du paradigme universel qu'engendre la rencontre avec l'autre, dont le juif serait le modèle. Tant l'Europe que les Etats-Unis puiseront dans la sociologie simmélienne des modèles heuristiques pour penser la différence, l'exil, le déracinement, le " ghetto ", mais aussi la créativité sociale et l'intégration culturelle. De Robert Ezra Park à Louis Wirth en passant par une bonne partie des chercheurs de l'Ecole de Chicago. En dépit de son assimilation et de sa distance à un judaïsme plein, Simmel reste un penseur attaché à cette tradition déterminante sinon cette condition que véhicule toute son œuvre.
Raymond Aron est cet autre grand intellectuel dont l'itinéraire voudrait servir à la démonstration que toute désassimilation n'est qu'apparente. En contrepoint de la célèbre thèse sartrienne du juif créé par l'autre dont Aron se défera progressivement, il retrouve, sur la question d'Israël et des menaces contre cet état, une identité propre à base de fidélité intrinsèquement fondée, sans nul reniement d'une citoyenneté et d'une culture française fermement revendiquées.
Hannah Arendt se voudrait rattachée au destin emblématique de Rahel Varnhagen, cette haute figure du romantisme allemand convertie au nom d'un mariage supposé libérateur mais sans aboutir à l'oubli de soi ni à une émancipation acceptée par les autres, à laquelle elle consacre une importante biographie. Elle illustre quant à elle, un parcours ambiguë sinon atypique, choisissant un éloignement identitaire plus intellectuel et théorique qu'existentiel, en dépit de ses assertions. Ses mariages non juifs, sa longue liaison avec Heidegger, ouvrent à une ambivalence au regard d'un destin juif à assumer et distancier tout à la fois en vue d'accéder à une condition humaine libérée et sans illusions.
Les trois derniers auteurs auquel Pierre Birnbaum consacre la suite de sa recherche sont l'anglais Isaiah Berlin et les américains Michael Walser et Yosef H.Yerushalmi.
Sans les mettre sur le même plan, leurs approches des questions d'assimilation, d'affirmation symbolique et de coexistence culturelle rejoignent celles des possibilités de permanence d'un judaïsme revendiqué et accepté enfin par un environnement ouvert à l'épanouissement des cultures. L'auteur expose remarquablement la théorie des uns et des autres qui, contrairement aux premiers, sont ici dans l'affirmation de soi et la défense du multiculturalisme comme fondement des sociétés libres, démocratiques et heureuses. C'est plutôt en celles-ci que le judaïsme pourra trouver le terreau fertile d'une continuité et d'un enrichissement mutuel avec son environnement cultural, offrant le paradigme même du divers identitaire mutuellement reconnu, clef des sociétés tolérantes et pacifiques.
La matrice herdérienne du " nationalisme culturel ", du respect de la spécificité irréductible des peuples et de la défense des particularismes, constitue en effet - surtout pour Berlin - l'antithèse de l'universalisme abstrait des Lumières et de la fusion des identités dans l'homogène. Les théories de Burke, autant que celles de Montesquieu, opposées à Voltaire sur la " tolérance " souhaitable à l'égard des juifs et de leur identité historique, sont par ailleurs, pour plusieurs des auteurs invoqués, le contrepoint au rationalisme formel considérant un homme soit disant universel, finalement imaginaire sinon introuvable ou abstraitement construit car n'épuisant jamais la diversité locale et la spécificité des individus comme des groupes humains, toujours situés.
Déjouant le risque des interprétations nationalistes et de la hiérarchie des peuples où a pu verser le nationalisme, Berlin adossa sa pensée à l'idéal de la préservation identitaire sur fond de loyauté citoyenne intangible et d'état--nation garant des libertés. Walser fut un de ses disciples qui théorisa à son tour l'efficace du multiculturalisme au sein de la démocratie américaine dont il est une des données structurelles. Yerushalmi, élève de Salo Baron l'un des maîtres des études juives américaines, qui dirigea sa célèbre thèse sur le marranisme, vient conclure la galerie des portraits présentés. Il représenterait enfin, la figure du chercheur juif dont les études, outre leur profondeur historique, auraient pour enjeu de rétablir, pas seulement la continuité d'une histoire que faillit interrompre la Shoah, mais l'existence réconciliée des juifs avec la géographie, en effet, d'une espérance, celle de la durée et de la fidélité à une vocation telle, qui voudrait se démarquer des illusions coûteuses de l'assimilation.
Cette " géographie de l'espoir " pose la question de sa configuration. On y discerne les péripéties tragiques de la destinée juive dans les deux derniers siècles. L'Europe n'y fut pas à son avantage et les Etats-Unis, comme pour bien d'autres domaines, ont pris la relève du continent européen et d'abord comme terre d'asile d'une bonne part d'élites persécutées. Dans tous les cas, pour les études juives et la fameuse Wissenchaft des Judentums qui fleurit avec tant de force en Allemagne après les Lumières, le centre s'y est déplacé. La fécondité incontestable des sciences sociales et politiques, comme de l'anthropologie, autant que leur progrès épistémologique fut une autre conséquence de ce basculement.
Une remarque pourrait être faite pour finir sur l'insistance que met l'auteur à " récupérer " en quelque sorte de la judéité ici et là, chez les personnages qu'il étudie, cela va de leur physique (Marx,p81 ; Simmel,p129), à leurs sentiments familiaux scrutés dans l'intime ou des comportements rémanents après leur conversion ou leur supposé éloignement de la sphère juive (Durkheim, Aron, Arendt), ou aux détails reconstituant les généalogies souvent européennes de pratiquement tous les auteurs (Aron, p170 ;Walser, p286 ; Baron, 339). On apprend par exemple, qu'Arendt fit réciter le kaddish sur la tombe de son mari non juif H.Blücher (p206), que Durkheim exerçait bien vis-à-vis de son neveu M.Mauss une autorité morale de transmission de la tradition juive et de ses rituels (p122-123), que les uns et les autres entretinrent des relations plus ou moins solidaires avec leurs communautés. Et dès lors, sans relativiser l'enjeu et la portée de cet ouvrage savant et profond, on doit prévenir le lecteur d'une double lecture sinon d'une double entrée dans sa perspective, celle de la saisie en quelque sorte interne et singulière des destinées juives mises en jeu dans leur pensée respective, celle de leur portée universelle dans le champ des sciences humaines et sociales et, dans cette foulée, des enjeux pour le politique et l'histoire des nations qui s'y trouvent réfléchis à travers des constructions théoriques et des débats de bien plus vaste portée.